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Le projet
Un nouveau chapitre pour le Château
Au cœur de l'Hérault, le Château de Boisseron s'apprête à écrire un nouveau chapitre de son histoire — un site longtemps resté en retrait de la vie locale devient un tiers-lieu polyphonique où dialoguent l'art, l'écologie et la citoyenneté.
Une gouvernance partagée
Trois pôles, une même coopérative
Trois pôles complémentaires — arts de la scène, médias digitaux et arts numériques, éco-citoyenneté — forment l'ossature du projet. Chacun d'eux est porté par une association autonome qui conserve sa liberté d'initiative tout en travaillant main dans la main avec les autres.
La Société Coopérative d'Intérêt Collectif qui les rassemblera prochainement veillera à ce que le lieu reste entre les mains de celles et ceux qui le font vivre, en associant habitants, acteurs culturels, associations, collectivités et partenaires dans un esprit de coopération et de responsabilité partagée.
Mais le Château ne se résume pas à ses pôles. Entre les pierres anciennes et les espaces réinventés, c'est un commun habité qui prend forme, respectueux du patrimoine et tourné vers l'avenir — une démarche qui conjugue mémoire et innovation, en préservant le caractère historique du lieu tout en intégrant des aménagements contemporains pensés pour la coopération et l'expérimentation.
L'ouverture au public se fera progressivement, amorçant un nouveau cycle de vie pour le Château : celui d'un lieu partagé où l'on vient pour créer, apprendre, débattre, expérimenter, cultiver et inventer ensemble, au rythme du territoire. Le calendrier détaillé est dans la FAQ →
« Le patrimoine se conserve ; l'usage, lui, s'invente. »
Ce que le lieu rend possible
Créer, apprendre, partager
Culture & transmission
L'ossature des 3 pôles charpente et affirme la vocation culturelle et pédagogique du lieu. Il s'agit d'y soutenir des formes de création artistique contemporaine tout en favorisant la transmission de savoirs, de savoir-faire et d'outils adaptés à une diversité de publics.
Le tiers-lieu propose des espaces où se croisent professionnels, praticiens, habitants, chercheurs ou curieux, dans une logique d'expérimentation et de circulation des idées. L'accès à la culture, à l'expression et à la formation y est envisagé comme un bien commun à cultiver collectivement.
Écologie vivante
Le projet accorde une place centrale aux pratiques écologiques concrètes, issues du champ de l'agriculture paysanne, de la permaculture, de l'agro-écologie et des low-techs : jardin-forêt, cultures vivrières, haies nourricières, récupération des eaux, compostage, éco-construction, autonomie énergétique.
Il ne s'agit pas d'appliquer un modèle unique, mais de faire du site un terrain d'expérimentation vivante, à la croisée des savoirs vernaculaires, des pratiques collectives et des enjeux de résilience territoriale. Voir le pôle éco-citoyenneté →
Rêveries & convivialité
En dehors des 3 pôles structurants, le site accueillera une riche constellation d'activités destinées à renforcer la convivialité, l'ouverture et la mixité des usages — guinguette musicale, cinéma en plein air, hameau des bouquinistes, marché solidaire, épicerie locavore coopérative, et bien d'autres rendez-vous à l'air libre.
Diversité des publics
Le tiers-lieu est conçu pour accueillir une pluralité de profils, de temporalités et d'activités : travail, création, formation, rencontres, initiatives associatives. Cette diversité n'est pas vue comme un défi à gérer, mais comme une richesse à organiser.
Elle participe à faire du lieu une ressource partagée, ouverte et en dialogue avec son environnement social.
À écouter
Le podcast du projet
Le Château de Boisseron se transforme en un tiers-lieu éco-créatif polyphonique, à la croisée de la culture, de l'écologie et du numérique. Ce projet ne se limite pas à restaurer un patrimoine : il invente un espace partagé, un commun habité où se rencontrent création artistique, pratiques citoyennes et expérimentations écologiques.
Ce podcast propose d'entrer dans cette ambition : comprendre les fondements du projet, ses promesses et la manière dont il s'ancre dans le territoire pour imaginer de nouveaux usages et de nouvelles solidarités.
Lecture intégrée via Vimeo. Une partie du contenu de ce média audio et sa mise en forme ont été élaborés avec le concours d'outils issus de systèmes génératifs (abusivement désignés Intelligence Artificielle).
Lire la transcription du podcast
Acte I : Introduction & Genèse du Projet Polyphonique
Antoine : Bonjour. Alors aujourd'hui, on plonge dans l'histoire d'un château historique un peu laissé à l'abandon qui pourrait renaître.
Barbara : Oui, mais pas comme un musée figé, hein, plutôt comme un projet vivant, collectif.
Antoine : Exactement. Ça se passe au château de Boisseron dans l'Hérault, en vue d'en faire un — attention, je cite — « tiers-lieu éco-créatif et culturel polyphonique ».
Barbara : Rien que ça, c'est une ambition assez folle, presque poétique. Mais ce qui est intéressant, c'est que derrière, il y a une mécanique très concrète.
Antoine : Absolument. Et c'est ça qu'on va essayer de décortiquer. On a mis la main sur leur schéma directeur.
Barbara : Ah oui, le document clé.
Antoine : C'est ça. C'est dense, hein, mais c'est vraiment la colonne vertébrale du projet. Ça pose la vision, la méthode, le juridique, l'économique, la gouvernance, tout y est.
Barbara : Notre mission, si on l'accepte...
Antoine : C'est un peu ça, ouais. C'est d'en extraire l'essentiel, comprendre comment cette initiative citoyenne qui est partie un peu en marge, bah comment elle s'organise.
Barbara : Oui. Voir ce qu'il y a de vraiment neuf, d'innovant là-dedans, et puis aussi bah les défis, parce qu'il doit y en avoir. Qu'est-ce qui fait que ce projet est si particulier ? Par quoi on commence ?
Acte II : De l'Initiative Citoyenne au Projet de Territoire
Antoine : Alors, pour comprendre, faut peut-être commencer par le début. Après la famille Silol qui le possédait, il a été maison de convalescence. Ça, c'était dans les années 60.
Barbara : D'accord.
Antoine : Puis un peu de tourisme social. Mais au tournant des années 2000, ça commence à décliner sérieusement jusqu'à l'abandon pur et simple.
Barbara : Il y a même eu un projet immobilier qui a capoté.
Antoine : Oui, en 2004. Ça n'a sans doute pas aidé. Et puis vandalisme, dégradation et le coup de grâce, un incendie en 2013. Mais malgré tout ça, le lieu a gardé une valeur patrimoniale. Il y a des protections Monuments Historiques, je crois.
Barbara : Oui. Oui, depuis 1995 et 2006. Même en mauvais état, ça reste un patrimoine reconnu. Et c'est là-dessus, sur ces presque ruines, qu'une idée va naître.
Antoine : Tout part en 2017 d'une initiative citoyenne. Trois personnes : Frédéric Sakar, Marie Lamacher, Boris Perin. Ils viennent du spectacle vivant, de l'audiovisuel, de l'ESS aussi. Au départ, leur projet était plus modeste : un tiers-lieu culturel centré sur le théâtre, mais dans l'ancienne cave coopérative du village.
Barbara : Ah, donc le château n'était pas du tout la cible au début.
Antoine : Non, pas du tout. Le changement d'aiguillage, ça vient d'une rencontre clé avec Loïc Fataccioli. À l'époque, il était élu local. Il est devenu maire depuis et c'est lui qui leur dit : « Et pourquoi pas le château abandonné ? »
Barbara : Et là, ça change tout, j'imagine.
Antoine : Ah ben oui, radicalement. On passe d'une cave à presque 8 hectares de terrain.
Barbara : Ça devient un projet de territoire.
Antoine : C'est là qu'apparaît cette idée de tiers-lieu éco-créatif et culturel polyphonique.
Barbara : C'est ça. Le terme « polyphonique » est important. Il dit bien cette volonté de faire se rencontrer, de faire dialoguer des choses différentes : l'art bien sûr, mais aussi l'écologie, la participation citoyenne, le numérique.
Antoine : C'est beaucoup plus large qu'un simple équipement culturel.
Barbara : Oui, c'est une approche qu'ils qualifient de systémique.
Antoine : Bon, ça complexifie tout, mais ça ouvre aussi un potentiel énorme.
Barbara : Et ce côté hors cadre, c'est parce que ça ne répond pas à une commande publique. C'est ça, pas un appel à projets classique.
Antoine : Exactement. C'est pas une réponse à un appel d'offres de la mairie ou autre. C'est une démarche qui part vraiment de la base citoyenne. Ils avancent par essai, erreur, ajustement. Ils appellent ça « l'improvisation rigoureuse ». C'est assez parlant. Et la phase de conception elle-même, ils la voient comme un acte politique, une façon de dire : « Regardez, voilà ce qu'on pourrait faire de ce lieu laissé à l'abandon. » Et ils construisent toute l'ingénierie du projet, les plans, la gouvernance, alors qu'ils n'ont même pas accès au site.
Acte III : L'Activation Anticipée & la Philosophie du Soin
Barbara : Attends, ça c'est un point crucial. Si je comprends bien, au moment où on se parle, le collectif n'a toujours pas les clés du château. C'est toujours pas à eux.
Antoine : C'est exactement ça. Le lieu appartient toujours au promoteur privé, CPI. La commune a bien lancé une procédure de DUP, une déclaration d'utilité publique, pour pouvoir acheter le terrain, mais c'est une procédure longue, complexe.
Barbara : Monter un projet aussi détaillé, aussi structuré, avec des plans, une SCIC en tête, sans savoir quand on pourra vraiment y mettre les pieds... comment ils gèrent cette incertitude énorme ? C'est pas incroyablement risqué comme démarche ?
Antoine : C'est tout le pari de ce qu'ils nomment « l'activation anticipée ». Puisqu'ils ne peuvent pas investir les murs pour l'instant, eh bien ils investissent l'imaginaire, le projet lui-même, les partenariats. Ils préparent le terrain méthodologiquement, symboliquement. C'est une stratégie assez audacieuse en fait.
Barbara : C'est une façon de rendre le projet si réel, si concret sur le papier qu'il devient difficile de l'ignorer.
Antoine : Voilà, c'est un peu ça. Le vide physique, l'inaccessibilité, ça devient un moteur intellectuel pour affiner la vision.
Barbara : C'est vraiment une approche particulière. Et cette vision systémique, elle s'inspire d'autres lieux, d'autres expériences similaires ?
Antoine : Oui et non. Ils regardent bien sûr ce qui se fait ailleurs, des lieux comme Le Tripostal à Lille ou Le Wip à Colombelles, même s'il a eu une fin compliquée, mais ils insistent beaucoup sur le fait que chaque lieu est unique. Boisseron cherche sa propre voie avec ses spécificités. L'idée forte chez eux, c'est la porosité : créer des liens très concrets entre les activités là. Le parc qui serait ouvert, des espaces où l'agroécologie dialogue avec le théâtre en plein air, le numérique qui rencontre l'artisanat... Une sorte de melting-pot créatif et écologique. L'idée, c'est pas de faire une forteresse culturelle, mais un écosystème ouvert qui respire avec son environnement.
Barbara : Et économiquement, ça repose sur quoi ? J'imagine que ce n'est pas un modèle purement marchand non plus.
Antoine : Ah non, on est loin de ça. Ils parlent d'économie régénératrice, c'est-à-dire une économie qui essaie d'être attentive aux cycles naturels et humains, qui vise la résilience. Ils mettent en avant l'économie de la fonctionnalité — l'idée de payer pour l'usage d'un service ou d'un bien plutôt que pour sa possession — et puis une économie intersectionnelle qui valorise l'expérience partagée, la contribution au bien commun. C'est une approche assez globale.
Barbara : Les documents insistent aussi beaucoup sur les mots « mémoire » et « soin ». Prendre soin du bâti, oui, mais aussi du sol, des liens entre les gens... C'est présenté presque comme un acte politique.
Antoine : C'est absolument central dans leur discours. Le soin est vu comme un geste complet. Réparer le château, c'est aussi régénérer les sols du parc, remettre en état les anciennes norias, ces systèmes d'irrigation historiques. Mais c'est surtout retisser du lien social. Le projet se veut un lieu d'hospitalité authentique où l'on reconnaît la vulnérabilité de chacun — la nôtre y compris — et où l'on prend soin des relations. Ils font le lien avec une histoire locale de résistance discrète, de solidarité. C'est une éthique forte.
Barbara : C'est une belle philosophie, mais comment on s'assure que ces grands principes tiennent dans la durée, qu'ils ne restent pas juste de belles intentions sur le papier ?
Antoine : C'est une vraie question. Leur réponse, c'est de formaliser ça dans des documents qu'ils veulent vivants : une charte de confiance, un pacte coopératif qui ancre les valeurs fondatrices, un cadre d'usage évolutif pour gérer la cohabitation. Ce ne sont pas des règles gravées dans le marbre, mais plutôt des outils pour guider une gouvernance qui s'adapte, qui apprend chemin faisant.
Acte IV : Modèle Économique, SCIC & Gouvernance Partagée
Barbara : Cette gouvernance et le modèle économique qui va avec, comment ça s'articule concrètement ?
Antoine : Au départ, il y a l'association Le Château. C'est elle qui a porté le projet jusqu'à maintenant, qui a mené le dialogue avec les institutions, etc. Elle restera importante comme garante de l'histoire, mais la structure qui va vraiment gérer le lieu au quotidien une fois qu'ils y seront, ce serait une SCIC, une société coopérative d'intérêt collectif.
Barbara : Une SCIC, ça permet de réunir plein d'acteurs différents autour d'un projet d'utilité sociale, c'est ça ?
Antoine : Des salariés, des usagers, des collectivités... C'est tout à fait l'idée. Elle permet d'associer comme sociétaires les fondateurs (dont l'association historique et les trois personnes physiques), mais aussi les futurs salariés, les usagers, les habitants, les partenaires publics comme la commune, les bénévoles, les structures qui vont produire des activités sur place. L'idée, c'est que toutes ces parties prenantes aient leur mot à dire. C'est le principe coopératif : une personne = une voix en assemblée générale, même si — attention — les différents groupes (ce qu'ils appellent les collèges) peuvent avoir des poids relatifs différents pour équilibrer les pouvoirs. C'est une démocratie pondérée en quelque sorte.
Barbara : Et comment cette SCIC compte se financer ? Parce que là, avec un projet de cette taille, c'est quand même le nerf de la guerre.
Antoine : Oui, clairement. Le modèle qu'ils visent est hybride. Le but, c'est de ne pas dépendre d'une seule source de revenus pour être plus résilients et indépendants. Donc ça va combiner plusieurs choses : des subventions publiques (surtout au début pour l'investissement et l'amorçage du fonctionnement), mais aussi des revenus générés par les activités sur place (des redevances payées par les différents pôles d'activité qui utiliseront les locaux, des recettes de billetterie pour les événements, de la restauration, des loyers de structures hébergées), et puis ils comptent beaucoup sur le mécénat et sur la finance citoyenne et solidaire comme l'épargne locale. C'est une approche très ancrée dans l'économie sociale et solidaire, l'ESS.
Barbara : Donc un équilibre à trouver entre l'intérêt général, la mission sociale et la nécessité d'être économiquement viable. Et ils envisagent des outils spécifiques de l'ESS pour les aider ?
Antoine : Oui, le projet vise clairement l'agrément ESUS, Entreprise Solidaire d'Utilité Sociale. C'est une reconnaissance officielle de l'impact social qui peut ouvrir droit à certains financements ou avantages. Et il est aussi beaucoup question d'intégrer des structures d'insertion par l'activité économique, notamment via des ACI, des ateliers et chantiers d'insertion,
Barbara : pour créer de l'emploi localement et favoriser l'inclusion.
Antoine : Exactement. Pour des activités comme l'entretien des espaces verts et du bâti, peut-être de l'autoconstruction accompagnée ou dans la restauration, c'est vraiment pensé pour avoir un impact social direct.
Barbara : D'accord. C'est un montage qui semble très réfléchi. Mais une structure coopérative comme ça, avec autant d'acteurs différents — les fondateurs, les salariés, les usagers, les collectivités, les bénévoles —, comment on s'assure que ça fonctionne au quotidien, que ça ne devienne pas une usine à gaz où on n'arrive plus à prendre de décision ?
Antoine : C'est le grand défi de la gouvernance partagée, c'est sûr : trouver le bon équilibre entre la participation de tous et l'efficacité. Leur réponse, c'est une architecture de gouvernance assez précise. Au centre, il y a la société coopérative d'intérêt collectif qui gère le tout et assure la cohérence. Mais autour gravitent des pôles d'activité qui ont une certaine autonomie : il y a le pôle théâtre porté par la Compagnie Interstice, un pôle médias digitaux et arts numériques, un pôle éco-citoyenneté. Ces pôles sont portés par leurs propres associations, mais ils sont aussi cofondateurs et membres de la SCIC.
Barbara : Donc il y a une sorte de fédéralisme interne. Et au niveau de la SCIC elle-même, comment se prennent les décisions ? Il y a un conseil d'administration classique ?
Antoine : Ils l'appellent le conseil coopératif, mais oui, c'est l'équivalent d'un CA. Il est élu par l'assemblée générale et assure le pilotage stratégique et le suivi. Mais ce qui est intéressant, c'est qu'ils prévoient aussi de déléguer une partie du travail à des cercles de gouvernance thématiques.
Barbara : Ah oui, les sources mentionnaient ça, et aussi un conseil de la Friche. C'est quoi exactement ?
Antoine : Alors, les cercles, ce sont des groupes de travail plus opérationnels sur des sujets précis : la stratégie globale, la régulation des usages des espaces, la mutualisation des ressources, le budget... Ça permet de décentraliser un peu, de ne pas tout faire remonter au conseil coopératif, ça fluidifie. Et le conseil de la Friche, ça c'est assez original : c'est une sorte de comité d'éthique élargi, un organe consultatif indépendant. Sa mission, c'est de veiller à ce que le projet reste fidèle à ses valeurs, à son intention politique initiale sur le long terme. Une sorte de gardien du temple extérieur si on veut.
Barbara : Une conscience critique externe, c'est plutôt malin comme idée pour éviter les dérives ou l'essoufflement des idéaux de départ. Mais quand même, toute cette architecture — conseil coopératif, cercles, conseil de la Friche, assemblée générale —, ça ne risque pas d'être un peu lourd au quotidien ? Comment on évite la paralysie, hein ?
Antoine : C'est un risque, oui. L'efficacité décisionnelle dans des systèmes très démocratiques, c'est toujours un challenge. Les documents insistent beaucoup sur l'importance d'avoir des rôles clairs pour chaque instance, des processus de décision transparents et surtout une culture de la coopération et de la confiance. Le pacte coopératif, la charte de confiance, le comité d'agrément et d'éthique qui gère les admissions et les conflits... Tous ces outils sont là pour aider à réguler, à médiatiser, à prévenir les blocages. Mais ce sera sans doute un apprentissage permanent pour eux.
Acte V : Le Bail (BEA), la Redevance Indexée & les Perspectives d'Avenir
Barbara : C'est clair. Mais bon, tout cet édifice, aussi bien pensé soit-il, il repose quand même sur une base très concrète : l'accès au terrain, au château lui-même. Ce fameux bail amphytéotique administratif, le BEA, il est donc absolument vital.
Antoine : C'est la clé de voûte juridiquement et foncièrement. C'est ça qui conditionne tout. Ce BEA, c'est un bail de très longue durée que la commune, une fois qu'elle sera propriétaire, signera avec la SCIC. C'est ce contrat qui permet à la SCIC d'utiliser légalement le domaine public — le château et le parc — pour y développer son projet, d'y investir, tout en garantissant que le bien reste in fine propriété publique. Sans ce BEA signé et effectif, le projet ne peut pas démarrer concrètement sur le site.
Barbara : D'accord. Et ce BEA, qu'est-ce qu'il contient d'essentiel ? On a parlé de la durée... Qui fait quoi en termes de travaux ? Justement, c'est la commune qui rénove tout ?
Antoine : Non, il y a un partage clair des responsabilités qui est défini dans le bail. En gros, la commune (le bailleur) prend en charge ce qui relève du clos et du couvert (le gros œuvre structurel, la mise en sécurité initiale et la mise aux normes pour l'accessibilité PMR et la sécurité incendie ERP). Et le preneur s'occupe de tout le reste : les aménagements intérieurs qui doivent être réversibles en théorie, l'entretien courant des bâtiments et des espaces, et bien sûr tous les équipements nécessaires à ses activités. C'est vraiment un partenariat d'investissement. Au lieu d'un loyer fixe qui pourrait être lourd au démarrage, la redevance annuelle que la SCIC payera à la commune sera calculée en pourcentage de son excédent brut d'exploitation, l'EBE.
Barbara : L'EBE, c'est un indicateur de la performance économique. En gros, sa capacité à générer des ressources après avoir payé ses charges d'exploitation.
Antoine : Exactement. Donc si le projet dégage peu ou pas d'excédents au début, la redevance sera très faible, voire nulle. Il y a un plancher symbolique de 1 000 € par an, mais c'est tout. Si par contre le projet trouve son rythme de croisière et devient bénéficiaire, la redevance augmentera progressivement avec un taux qui monte par paliers — par exemple 5 %, puis 7,5 %, puis 10 % de l'EBE —, mais toujours avec un plafond autour de 10 000 €.
Barbara : Donc c'est un système qui adapte la charge à la capacité réelle du projet. Si ça a du mal à démarrer, la commune ne l'asphyxie pas ; si ça marche bien, la collectivité en bénéficie un peu plus, mais sans excès. Malin !
Antoine : Très malin. Il y a même une franchise totale de redevance prévue pour les trois premières années pour vraiment soutenir l'amorçage. Ça montre une vraie volonté de la commune de soutenir le projet dans la durée, une reconnaissance de l'intérêt général et des contraintes économiques spécifiques à l'ESS.
Barbara : Effectivement, c'est un mécanisme qui semble très pertinent. Est-ce qu'il y a d'autres outils juridiques ou financiers envisagés pour l'avenir ? J'ai lu quelque chose sur un fonds de dotation, une éventuelle SCIC foncière...
Antoine : Oui, ce sont des perspectives pour sécuriser le projet sur le très très long terme. Le fonds de dotation, c'est une piste assez concrète qu'ils explorent. L'idée, ce serait de créer une structure juridique spécifique, un fonds de dotation qui aurait pour but de collecter des dons et du mécénat en profitant des avantages fiscaux pour les donateurs (particuliers ou entreprises). Cet argent serait ensuite utilisé pour soutenir durablement les missions d'intérêt général du lieu : le patrimoine, la création artistique, l'éducation à l'environnement. Ce serait un outil complémentaire à la SCIC pour assurer la pérennité.
Barbara : Une sorte de trésor de guerre pour les missions non lucratives... Et la SCIC foncière, alors ? C'est quoi l'idée ?
Antoine : Ça, c'est une vision encore plus lointaine. C'est noté comme une perspective peut-être pour dans 5 ou 10 ans après le démarrage effectif. L'idée, ce serait de créer une deuxième SCIC, une SCIC foncière, qui deviendrait soit propriétaire des murs si la commune décidait un jour de vendre (ce qui n'est pas du tout à l'ordre du jour), soit qui détiendrait le BEA à la place de la SCIC d'usage. Le but, ce serait de séparer clairement la gestion immobilière, le patrimoine, de la gestion des activités et de l'usage. C'est une façon de sanctuariser le bien, de renforcer le modèle anti-spéculatif sur le très long terme.
Barbara : D'accord. Séparer le contenant du contenu, en quelque sorte.
Antoine : Voilà. Mais c'est une étape complexe, hein. Ça poserait plein de questions de gouvernance entre les deux SCIC. C'est vraiment une réflexion pour plus tard qui dépendra de comment le projet évolue.
Barbara : Bien, je crois qu'on a fait un bon tour d'horizon. Si on essaie de synthétiser tout ça, on a un château historique magnifique mais en ruine qui devient le support, l'écrin pour un projet coopératif hyper ambitieux. Un projet qui essaie de tisser ensemble le patrimoine, l'écologie, la culture, l'innovation sociale d'une manière assez radicale finalement.
Antoine : C'est exactement ça. C'est un montage complexe qui innove sur plein d'aspects — juridique, économique, gouvernance — et qui tente de répondre à des enjeux très contemporains : la transition écologique, le lien social, la démocratie culturelle, en partant d'une initiative citoyenne et d'un lieu qui était complètement délaissé. L'ambition est clairement très élevée.
Barbara : Qu'est-ce qui te frappe le plus dans ce projet si tu devais retenir quelques points vraiment saillants ?
Antoine : Euh, je dirais d'abord la résilience et l'audace du collectif. Franchement, monter un projet d'une telle complexité, le documenter aussi précisément pendant des années sans même avoir accès au site, faut le faire. C'est une démonstration de détermination assez incroyable. Ensuite, je retiens la cohérence de la vision : ce commun vivant, cette idée de soin global, ils essaient vraiment de l'incarner à tous les niveaux — dans la gouvernance, dans le modèle économique, dans le rapport au lieu physique et à son histoire. C'est pas juste du jargon.
Barbara : Oui. Et puis il y a ces innovations très concrètes dont on a parlé : cette gouvernance polyphonique avec ces différents niveaux, ces cercles, son conseil de la Friche... C'est une vraie tentative de mettre en pratique des idéaux coopératifs. Ou encore ce système de redevance du BEA qui est indexé sur la performance réelle du projet. Ça, c'est une tentative de repenser le partenariat entre le public et le non-lucratif. Sans oublier bien sûr ce caractère hors cadre assumé, le fait que ça vienne de la société civile, que ça se construise un peu en marge avec une forme d'improvisation rigoureuse.
Antoine : Tout à fait. Et tout ça, ben ça nous amène assez naturellement à une question pour conclure notre discussion, je pense.
Barbara : La fameuse pensée finale, celle qui ouvre la réflexion pour nos auditeurs. Vas-y.
Antoine : Oui. Est-ce que ce modèle qu'ils essaient de construire au château de Boisseron — avec cette gouvernance basée sur l'usage, cette économie hybride qui cherche la soutenabilité mais sans renier l'intérêt général, cet ancrage très fort dans l'idée de soin —, est-ce que tout ça, ça pourrait être une source d'inspiration, une piste pour gérer autrement des biens communs qu'ils soient patrimoniaux, culturels ou même naturels face aux immenses défis de notre époque ? Et plus largement peut-être : comment est-ce que ces initiatives citoyennes audacieuses qui naissent souvent en dehors des cadres institutionnels classiques — un peu « hors cadre », comme ils disent —, comment peuvent-elles trouver leur place, construire un dialogue qui soit fructueux, durable avec les pouvoirs publics, sachant que les logiques, les temporalités sont parfois si différentes ? Voilà, c'est une question ouverte.